Réhabilitation des fonctions auditivo-cognitives : pourquoi et comment entraîner son cerveau à mieux entendre
Au-delà de l'appareillage, l'entraînement auditif et cognitif constitue un levier complémentaire pour améliorer la compréhension de la parole, la mémoire de travail et la qualité de vie des patients malentendants.
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Équipe Ma Clinique Audio
En bref
Entendre ne suffit pas : il faut aussi comprendre. La perte auditive mobilise davantage les ressources cognitives du cerveau, ce qui peut entraîner fatigue, difficultés de compréhension dans le bruit et, à terme, un déclin cognitif. L'appareillage auditif restaure l'audibilité, mais ne rétablit pas automatiquement les capacités de traitement de la parole. La recherche scientifique récente montre que des programmes d'entraînement auditif et cognitif — proposés en complément de l'appareillage — peuvent améliorer la mémoire de travail, les fonctions exécutives et la compréhension dans les situations difficiles. Cet article fait le point sur les données publiées, les méthodes utilisées, les outils disponibles et la place de cette réhabilitation dans le parcours de soins français.
Entendre et comprendre : pourquoi ce n'est pas la même chose
Lorsqu'une personne perd de l'audition, le problème ne se limite pas à une baisse du volume sonore. Le cerveau, privé d'une partie des informations acoustiques qu'il recevait auparavant, doit fournir un effort supplémentaire pour décoder les sons, identifier les mots et construire le sens des phrases. Ce phénomène est décrit dans la littérature scientifique sous le terme d'hypothèse de la privation sensorielle : la réduction des signaux auditifs oblige le cerveau à mobiliser davantage de ressources cognitives — mémoire de travail, attention, fonctions exécutives — pour compenser le manque (Jiang et al., 2025).
Concrètement, cela signifie qu'une personne malentendante peut percevoir qu'on lui parle, mais avoir du mal à comprendre ce qu'on lui dit — surtout dans un environnement bruyant, lors d'une conversation en groupe ou au téléphone. L'aide auditive restaure l'audibilité des sons, mais elle ne rétablit pas automatiquement la capacité du cerveau à traiter efficacement ces sons. C'est là qu'intervient la notion de réhabilitation auditivo-cognitive : un ensemble de méthodes visant à entraîner le cerveau à mieux exploiter les signaux sonores qu'il reçoit.
Ce que dit la recherche scientifique
Plusieurs études et synthèses de la littérature, publiées entre 2015 et 2025 dans des revues scientifiques internationales à comité de lecture, permettent de dresser un état des lieux de la question. Nous nous appuyons ici sur cinq travaux que nous avons sélectionnés pour leur pertinence et leur rigueur méthodologique.
Des bénéfices mesurables sur la cognition
La revue systématique et méta-analyse de Lawrence et al. (2018), publiée dans Trends in Hearing, a analysé neuf études (620 participants au total) portant sur l'entraînement auditif et l'entraînement cognitif chez des adultes malentendants. Les résultats montrent :
- Un effet significatif de l'entraînement auditif sur la mémoire de travail (taille d'effet g = 0,21) et sur la cognition globale (g = 0,19)
- Un effet plus important de l'entraînement cognitif sur la cognition globale (g = 1,03), bien que la variabilité entre les études soit importante
- Un élément particulièrement intéressant : les améliorations cognitives observées après entraînement auditif concernaient des tâches non entraînées, ce qui suggère un transfert des bénéfices au-delà de l'exercice lui-même
Les auteurs notent également que la combinaison des deux approches — entraînement auditif et cognitif — semble produire les effets les plus marqués, ce qui plaide en faveur d'une prise en charge intégrée.
Des résultats confirmés par une méta-analyse récente
La méta-analyse de Jiang et al. (2025), publiée dans le Journal of the American Academy of Audiology, a analysé sept essais contrôlés randomisés (443 participants) portant spécifiquement sur l'entraînement auditif chez des adultes présentant une perte auditive liée à l'âge. Les résultats montrent :
- Une amélioration significative de la cognition globale (g = 0,79, p < 0,001) — un effet de taille modérée à importante
- Une amélioration significative des fonctions exécutives (g = 3,84, p = 0,001), bien que la variabilité entre les études soit très élevée
- Des résultats non significatifs pour l'attention/vitesse de traitement et la mémoire de travail isolée, ce qui suggère que tous les domaines cognitifs ne répondent pas de la même manière à l'entraînement
Les auteurs observent que les programmes d'une durée plus longue (12 à 16 semaines) semblent produire de meilleurs résultats sur les fonctions exécutives que les programmes courts (8 semaines), ce qui souligne l'importance de la régularité et de la durée de l'entraînement.
L'appareillage seul ne suffit pas toujours
L'étude pilote de Nkyekyer et al. (2019), publiée dans Clinical Interventions in Aging, a suivi 40 adultes de 50 à 90 ans, primo-appareillés, sur une période de six mois. Cette étude a mis en évidence plusieurs résultats importants :
- L'appareillage améliore significativement la communication au quotidien (réduction des difficultés mesurée par le questionnaire APHAB)
- Les symptômes dépressifs diminuent significativement avec un effet modéré à important (Cohen's d = 0,87) — un résultat encourageant pour la qualité de vie
- Les données de base montrent une corrélation forte entre perception de la parole et performances cognitives (notamment la mémoire de travail spatiale et l'attention), confirmant que ces fonctions sont intimement liées
Ces résultats confirment que l'appareillage est indispensable mais qu'il gagne à être complété par une prise en charge rééducative pour optimiser les bénéfices sur le plan cognitif et communicationnel.
Des outils d'entraînement variés et accessibles
La revue de Olson (2015), publiée dans Seminars in Hearing, dresse un panorama complet des outils d'entraînement auditif disponibles. L'auteur a identifié 127 applications mobiles et 19 programmes informatiques, parmi lesquels 4 applications et 9 programmes répondaient à des critères de qualité suffisants. Parmi les enseignements de cette revue :
- Seulement 10 % des audiologistes recommandent l'entraînement auditif à leurs patients, alors que les données scientifiques soutiennent son utilité
- Environ 40 % des aides auditives délivrées ne sont pas utilisées de manière régulière, ce qui souligne l'importance d'un accompagnement global
- Les programmes les plus efficaces intègrent un retour immédiat après chaque réponse, des stimuli variés avec plusieurs locuteurs, une difficulté adaptative et un suivi des progrès
- Un minimum de 15 heures d'entraînement semble nécessaire pour observer un transfert des bénéfices vers des situations non entraînées (généralisation)
En quoi consiste concrètement la réhabilitation auditivo-cognitive ?
La réhabilitation auditivo-cognitive regroupe un ensemble de méthodes et d'exercices visant à améliorer la capacité du cerveau à traiter les sons et la parole. Elle ne remplace pas l'appareillage : elle le complète. Voici les principales composantes décrites dans la littérature.
L'entraînement auditif
L'entraînement auditif consiste en la « présentation systématique et intentionnelle de sons, de manière à apprendre à l'auditeur à effectuer des distinctions perceptives » (Olson, 2015). Il cible quatre niveaux de compétence, du plus simple au plus complexe :
Détection
Percevoir la présence ou l'absence d'un son. C'est le niveau le plus élémentaire, souvent préservé chez les patients appareillés.
Discrimination
Distinguer deux sons différents (par exemple, deux phonèmes proches comme /p/ et /b/). C'est souvent à ce niveau que les difficultés apparaissent.
Identification
Reconnaître et nommer un mot, un son environnemental ou une phrase courte parmi plusieurs possibilités.
Compréhension
Comprendre le sens d'une phrase, d'un paragraphe ou d'une conversation. C'est le niveau le plus complexe, celui qui pose le plus de difficultés dans la vie quotidienne.
L'entraînement peut être analytique (exercices de discrimination phonémique, comparaison de sons deux à deux), synthétique (compréhension de phrases et de discours continu) ou, idéalement, intégré — combinant les deux approches (Olson, 2015).
L'entraînement cognitif
L'entraînement cognitif cible les fonctions mentales mobilisées pendant l'écoute : la mémoire de travail (retenir une information le temps de la traiter), l'attention sélective (se concentrer sur une voix dans le bruit), la vitesse de traitement (traiter rapidement les informations entrantes) et les fonctions exécutives (planifier, inhiber les distractions, basculer entre les tâches).
Comme le rappellent Lawrence et al. (2018), la mémoire de travail joue un rôle central dans la compréhension de la parole, en particulier dans les environnements sonores difficiles. Le modèle ELU (Ease of Language Understanding) postule que lorsque le signal sonore est dégradé — ce qui est le cas avec une perte auditive — le cerveau doit mobiliser davantage la mémoire de travail pour compenser. Entraîner cette fonction peut donc aider le patient à mieux comprendre dans le bruit, même à niveau d'appareillage constant.
Les outils disponibles
La revue d'Olson (2015) a identifié et évalué en détail les programmes les plus aboutis. Parmi eux :
| Programme | Type | Contenu principal | Validation scientifique |
|---|---|---|---|
| LACE | Ordinateur / Web | Compréhension de phrases dans le bruit, parole comprimée, locuteurs concurrents | Plusieurs études publiées |
| Angel Sound | Ordinateur / Application | Plus de 10 000 stimuli : sons, mots, phrases, musique, entraînement téléphonique | Études avec implants et aides auditives |
| Seeing and Hearing Speech | Ordinateur | Combinaison lecture labiale et écoute, 1 200 stimuli, 11 locuteurs | Plusieurs études de validation |
| SPATS | Ordinateur | 109 groupes de sons essentiels de l'anglais, difficulté adaptative, 8 locuteurs | Base de recherche solide |
| Hear Coach | Application mobile | Jeux auditifs et cognitifs, bruit de fond ajustable | Suivi des progrès, difficulté adaptative |
La plupart de ces outils ont été développés en anglais. En France, l'entraînement auditif formel est principalement réalisé par l'orthophoniste, dans le cadre de séances de rééducation utilisant du matériel adapté à la langue française (listes de mots, phrases dans le bruit, exercices de discrimination phonémique en français). Certains audioprothésistes proposent également des exercices d'entraînement complémentaires lors des rendez-vous de suivi.
Quels critères font un bon programme d'entraînement ?
D'après la synthèse de la littérature, cinq caractéristiques sont associées à de meilleurs résultats (Olson, 2015) :
- Un retour immédiat après chaque réponse (le patient sait tout de suite s'il a bien entendu)
- Des stimuli variés avec plusieurs voix de locuteurs différents (homme, femme, enfant)
- La possibilité de travailler sur des sons spécifiquement difficiles pour le patient
- Une combinaison d'exercices analytiques et synthétiques (discrimination fine + compréhension globale)
- Un suivi des progrès permettant au patient et au professionnel de visualiser l'évolution
Où se situe cette réhabilitation dans le parcours de soins français ?
En France, le parcours de soins auditif est encadré par le Code de la santé publique. La réhabilitation auditivo-cognitive s'inscrit dans ce cadre de manière complémentaire à l'appareillage, et non en substitution. Voici comment les différentes étapes s'articulent.
Diagnostic médical
Le médecin ORL (ou tout médecin habilité) pose le diagnostic de la perte auditive, prescrit l'appareillage et, le cas échéant, un bilan orthophonique.
Appareillage par l'audioprothésiste
Adaptation, réglage, vérification par mesures en oreille réelle, suivi régulier. L'audioprothésiste identifie les patients qui pourraient bénéficier d'un accompagnement complémentaire.
Évaluation des besoins complémentaires
Après une période d'adaptation à l'appareillage, si des difficultés persistent (compréhension dans le bruit, fatigue auditive, isolement), l'audioprothésiste peut recommander au patient de consulter son médecin pour obtenir une prescription de bilan orthophonique.
Bilan et rééducation orthophonique
Sur prescription médicale, l'orthophoniste réalise un bilan des capacités de communication et met en place, si nécessaire, un programme de rééducation incluant entraînement auditif, travail de lecture labiale, stratégies de communication et accompagnement psychosocial.
Suivi coordonné
La coordination entre audioprothésiste, orthophoniste et médecin permet d'ajuster l'appareillage et la rééducation en fonction des progrès du patient. Ce suivi est une bonne pratique de terrain.
En pratique, la réhabilitation auditivo-cognitive se situe après l'appareillage et en complément de celui-ci. Elle est particulièrement indiquée lorsque le patient rapporte des difficultés persistantes malgré un appareillage techniquement satisfaisant : compréhension laborieuse dans le bruit, fatigue auditive, retrait social, ou écart entre l'audibilité mesurée et la satisfaction exprimée.
Pourquoi c'est important : les enjeux pour le patient
Réduire la fatigue auditive et améliorer le confort
La fatigue auditive — cette sensation d'épuisement après une journée de conversations — est l'une des plaintes les plus fréquentes chez les patients appareillés. Elle s'explique par la mobilisation excessive des ressources cognitives pour compenser la perte auditive. En entraînant le cerveau à traiter les sons plus efficacement, la réhabilitation auditivo-cognitive peut contribuer à réduire cet effort et à améliorer le confort au quotidien.
Lutter contre l'isolement et la dépression
L'étude de Nkyekyer et al. (2019) a montré une réduction significative des symptômes dépressifs chez les patients bénéficiant d'un appareillage et d'un entraînement auditif (taille d'effet d = 0,87, effet modéré à important). Ce résultat est d'autant plus significatif que la dépression est identifiée à la fois comme un facteur de risque et un signe précurseur de déclin cognitif chez la personne âgée. Prendre en charge les difficultés auditives de manière globale, c'est aussi agir sur la santé mentale.
Préserver les fonctions cognitives
Le lien entre perte auditive et déclin cognitif est aujourd'hui bien documenté. Les deux méta-analyses que nous citons — Lawrence et al. (2018) et Jiang et al. (2025) — montrent que l'entraînement auditif peut améliorer la cognition globale et les fonctions exécutives. Comme l'expliquent Jiang et al. (2025), l'entraînement auditif stimule l'activité neuronale, augmente la densité dendritique et favorise la création de nouvelles voies neuronales — un processus de neuroplasticité qui peut contrebalancer les effets de la privation sensorielle.
Les défis actuels et perspectives
Bien que prometteurs, les résultats scientifiques invitent à poursuivre les recherches. Voici les points qu'il est important de connaître pour mieux comprendre cette option thérapeutique :
- Le nombre d'études reste limité. Les deux méta-analyses s'appuient respectivement sur 9 et 7 études — c'est un corpus encore modeste, comme le reconnaissent leurs auteurs.
- La qualité méthodologique est variable. Jiang et al. (2025) classent la certitude de leurs résultats comme « modérée » pour la cognition globale et « faible » pour les autres domaines. Lawrence et al. (2018) attribuent un niveau de preuve « faible » à l'entraînement auditif et « très faible » à l'entraînement cognitif.
- Les protocoles d'entraînement varient considérablement d'une étude à l'autre (durée, fréquence, contenu, outils utilisés), ce qui rend les comparaisons difficiles.
- L'adhésion des patients en conditions réelles est probablement inférieure à celle observée dans les études. Jiang et al. (2025) citent une étude antérieure montrant que seuls 30 % des patients suivent réellement le programme prévu en situation clinique courante.
- La plupart des outils ont été développés en anglais et ne sont pas directement transposables au français sans adaptation linguistique.
- Les effets à long terme sont mal connus. La plupart des études suivent les patients sur quelques semaines à quelques mois. Des études longitudinales sur plusieurs années seraient nécessaires.
Ces limites ne remettent pas en cause l'intérêt de la démarche, mais elles invitent à la prudence et à la poursuite des recherches.
Conclusion
La perte auditive n'est pas seulement une affaire d'oreilles : c'est aussi une affaire de cerveau. L'appareillage auditif restaure l'audibilité, mais le cerveau a souvent besoin d'être réentraîné pour exploiter pleinement les sons qu'il reçoit à nouveau. La littérature scientifique, bien qu'encore en développement, montre que l'entraînement auditif et cognitif peut améliorer la mémoire de travail, les fonctions exécutives, la compréhension dans le bruit et la qualité de vie des patients malentendants.
En France, cette réhabilitation s'inscrit dans un parcours de soins coordonné associant médecin, audioprothésiste et orthophoniste. Elle ne remplace aucune de ces interventions : elle les complète, au bénéfice du patient.
Chez Ma Clinique Audio, nous restons attentifs aux avancées de la recherche dans ce domaine. Nous partageons cet article dans un souci d'information transparente, en citant les sources sur lesquelles nous nous appuyons, afin que chacun — patient, professionnel de santé, aidant — puisse se faire sa propre opinion et en discuter avec son praticien.
Vous souhaitez en savoir plus ?
Chez Ma Clinique Audio, nous accompagnons chaque patient dans une approche globale de la santé auditive. Si vous portez des aides auditives et que vous ressentez encore des difficultés de compréhension, parlez-en à votre audioprothésiste qui pourra vous réorienter vers d'autres professionnels de santé (ORL, orthophoniste) : des solutions complémentaires existent.
Nous contacterRéférences bibliographiques (APA 7)
Jiang, W., Wu, Y., Xu, J., Shao, Y., & Huang, Z. (2025). Effects of auditory training on cognition in hearing loss: A systematic review and meta-analyses. Journal of the American Academy of Audiology. https://doi.org/10.3766/jaaa.240049
Lawrence, B. J., Jayakody, D. M. P., Henshaw, H., Ferguson, M. A., Eikelboom, R. H., Loftus, A. M., & Friedland, P. L. (2018). Auditory and cognitive training for cognition in adults with hearing loss: A systematic review and meta-analysis. Trends in Hearing, 22, 1–20. https://doi.org/10.1177/2331216518792096
Nkyekyer, J., Meyer, D., Pipingas, A., & Reed, N. S. (2019). The cognitive and psychosocial effects of auditory training and hearing aids in adults with hearing loss. Clinical Interventions in Aging, 14, 123–135. https://doi.org/10.2147/CIA.S183905
Olson, A. D. (2015). Options for auditory training for adults with hearing loss. Seminars in Hearing, 36(4), 284–295. https://doi.org/10.1055/s-0035-1564461